Transcrit de l’interview des réalisateurs par Florian Bonus

Qu’est-ce qui vous a poussé à vouloir réaliser ce film ? Comment a débuté votre collaboration avec Tülin Özdemir ?

pierre-chemin-ozgePierre Chemin: « En tant qu’habitant d’un quartier multiculturel, je constate que les gens avec qui je vis sont un peu des mystères pour moi : je n’existe pas pour eux et je voudrais qu’ils existent pour moi. Quand j’ai des voisins, je trouve ça gai de pouvoir croiser leurs regards et de ne pas juste me dire qu’on est là comme ça, point à la ligne. Mon premier sentiment est qu’on ne vit pas ensemble, on vit l’un à côté de l’autre.

En plus d’être voisin, citoyen, je suis aussi réalisateur. Et les gens m’intéressent. J’ai envie de les connaître et, quand on fait un film on trouve en quelque sorte la légitimité de pouvoir « entrer » chez les gens et de pouvoir les rencontrer. Quand je crée des liens avec les gens, ils ont plus d’intérêt pour moi et, en tant que réalisateur, j’ai un outil qui me permet de faire le premier pas mais je crois qu’après il y a des réponses qui arrivent même si on ne change pas le monde avec un film évidemment.

Depuis le début, je souhaitais une coréalisation car je crois qu’il y a des questions que moi, réalisateur belge, je ne peux pas poser sans que l’on me taxe (éventuellement) de raciste. Je me suis dit que ça serait mieux de travailler avec un réalisateur qui avait des racines turques ou mieux encore, une réalisatrice, car dans ce film on donne la parole aux femmes.
C’est là que j’ai rencontré une personne dont le profil était très bon au départ et qui s’est avéré idéal pour moi finalement.

Mon hypothèse de départ, c’était qu’on allait devoir créer un personnage de fiction parce qu’une femme qui est entre ici et là-bas, qui a un regard critique sur ses origines, qui n’est pas juste matérialiste, qui ose interpeller, s’il le faut, sa communauté, je me disais que ça n’existait pas ou en tout cas, que je n’allais pas la rencontrer. Puis j’ai rencontré Tülin et je me suis rendu compte qu’il était possible, avec son trajet en tant que femme, citoyenne, et belge d’origine turque de créer un personnage qui n’était pas vraiment elle, mais qui allait bénéficier de tout son vécu. »

Y-a-t-il des éléments de fiction ?

Tülin : « L’élément de fiction qu’on a réussi à créer, c’est Özge. Elle existe, je lui ai prêté ma voix, un corps et une histoire mais à travers la voix surtout. C’était un personnage que Pierre avait imaginé, elle était là depuis le départ. C’est elle qui nous a inspiré et on en a énormément parlé parce elle me ressemble beaucoup mais en même temps, ce n’est pas moi. »

Pierre : « Tülin est le véhicule du personnage Özge qui a vécu certain type de ruptures, et qui aime certains types de rencontres. Özge est un personnage de fiction mais qui lui est très proche et qui sur certains points, a rencontré le profil de Tülin. Et lors du tournage, il y avait des questions que Özge ne pouvait pas poser parce que Tülin se disait « je ne suis pas une actrice et je suis et je reste Tülin Özdemir ». On a précisé les choses que Tülin pouvait se permettre de dire, même si elle était dans le personnage de Özge. »

Tülin : « C’était très intéressant, du coup je comprends mieux le travail des acteurs et des actrices aussi. Je ne jouais pas, même lorsque je disais la voix off par exemple, j’allais puiser dans mon vécu. Özge, c’est une femme en construction. »

Pierre : « Il y a aussi eu des mises en situation où l’on a provoqué des rencontres.

Tout à l’heure, vous parliez des jeunes qui interrogeaient les personnes dans la rue, quelle dimension apportent-ils en plus au film ? (AMOS)

Tulin_Ozge_MiguelBuenoTülin : « Fraîcheur, humour,… ils sont les jeunes du quartier et quand on regarde ces jeunes, dans leur mimiques, dans leur physionomie, dans leur manière de parler, surtout celles et ceux qui sont turcs, dans ce turc complètement en mutation (rires), c’est déjà un portrait de ces jeunes qui grandissent dans ce quartier. Ils posaient leurs questions, nous ne sommes pas intervenus, on les a juste cadrés et ils étaient d’autant plus enthousiastes. C’est important de les regarder comme ils sont, on ne les a pas pris pour des intervieweurs, des journalistes, mais comme ils sont : au naturel. Ces jeunes c’était le quartier, le dehors, on avait besoin d’un lien sur l’extérieur.»

Pierre : « C’était notre manière de nous ouvrir sur la rue. Je pense qu’il est légitime que nous fassions un film sur cette question, sur la petite Anatolie. Pour les jeunes, en leur demandant d’interviewer les passants du quartier, on leur demandait d’être à l’action sur leur terrain. Dans la rue, ils sont chez eux, ils sont dans leur réalité et s’ils sont dans l’humour, ils sont dans leur humour. »

Dans votre film, vous n’interrogez pas de personnes issues des deux cultures (belge et turque), de couples mixtes, pourquoi ?

Pierre : « Quand on se met en contact avec des gens pour réaliser un film, on fait un casting donc on rencontre des gens et on se demande ce qu’ils ont à raconter, s’ils racontent bien, s’ils ont un profil intéressant, si ça va nous parler, etc. Il y a, finalement, extrêmement peu de personnes qui sont en couple mixte. C’est quelque chose que je trouve même interpellant. »

Tülin : « Dans la communauté turque, on a rencontré une dame belge, mariée à un turc et qui nous avait donné les coordonnées de sa fille mais ils ont décidé de ne pas participer. Mais on a été intéressé par la thématique de la mixité de couple. Et puis au montage, la matière s’impose d’elle-même, la matière avait besoin de plus de temps, d’un rythme un peu plus lent. On voulait faire un 27 minutes, on a fait un 55 minutes. Cette expérience de la mixité ne s’est pas présentée mais je pense que ça n’enlève rien à la qualité du film. De mon expérience, il y a très peu d’hommes turcs qui ont une femme belge et encore moins de femmes turques qui ont un homme belge. Si c’est le cas, elles quittent le quartier pour vivre tranquillement.

L’Anatolie est une région de Turquie, la petite Anatolie un quartier de Bruxelles. Sais-tu d’où provient cette appellation ? Qu’est-ce qui est spécifique à ce quartier ?

Tülin : « Le nom « la petite Anatolie » existe en tant qu’association des commerçants principalement sur le tronçon de la Chaussée d’Haecht. Mais dans le langage turc on dit plutôt la Chaussée d’Haecht, qu’on appelle le quartier turc. C’est plus les commerçants qui se sont appelés comme ça et puis ce sont les « belges », les gens extérieurs au quartier turc qui l’ont appelé comme ça. »

Pierre : « C’est clairement une appellation locale mais nous avons eu une volonté de souligner cela. Ce n’est pas la petite Turquie, mais la petite Anatolie !

Lors de votre rencontre avec le présentateur David Courier journaliste sur Télé Bruxelles , vous disiez que « les belges et les belges d’origine turque se connaissent, cohabitent, mais que vous n’étiez pas sûre qu’il y ait de réelles rencontres entre ces personnes.» Pourriez-vous préciser cette idée ? Avez-vous une anecdote à ce sujet ?

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Tülin : « Oui, il y a de la multiculturalité mais pas spécialement de l’interculturalité. Par exemple lorsque j’étais petite, j’avais essentiellement des amis d’autres origines mais très peu d’amis turcs. Donc j’étais vraiment entourée de cultures différentes. Mais ça, c’était à l’école tandis qu’au quartier je jouais avec des enfants turcs. Mes études, et mon parcours en général s’est toujours fait en dehors de la communauté. Il y a un moment où c’était même un peu schizophrénique parce que c’était tout le temps du zapping entre plusieurs cultures. Encore aujourd’hui, j’observe que malgré le fait qu’il y ait encore plus de diversité dans les communautés, il n’y a pas d’événements communs, de mélange. Je dirais aussi ça pour la communauté belge. Il y a pas mal de belges qui viennent par exemple dans le quartier pour goûter telle ou telle spécialité mais cela part toujours d’une approche exotique. Je ne juge pas, c’est ce que j’observe et en même temps je ne généralise pas. Je pense que des personnes comme Pierre ça ne doit pas être courant (rires). Mais des gens comme lui sont la preuve que des projets qui visent à la connaissance de l’autre comme ce film qui invite à la rencontre, à s’intéresser « aux voisins » sont possibles. Et il semble intéresser. Et le film montre, je pense, que c’est important de se rencontrer, que c’est une richesse.

Pierre : « J’ai l’impression que certaines cultures et même milieux sociaux peuvent, ont le temps de s’intéresser à d’autres choses qu’à leur quotidien et leur famille. Mais seulement lorsqu’ils peuvent sortir de la préoccupation première de « survivre » au quotidien».

Tülin : « C’est très juste, mais c’est poreux, ce n’est pas hermétique et heureusement. C’est juste que les jeunes turcs d’ici sont différents des turcs de là-bas. Il y a quand même dans la communauté turque, en tout cas je pense, dans ce que j’observe, je ne veux pas généraliser, il y a une sorte d’autosatisfaction. La communauté n’est pas spécialement curieuse car elle se sent riche de son histoire et de sa culture et ça, ça me dérange.

On l’observe dans le film, les points de vue diffèrent selon les générations par rapport au « contrôle social » imposé par la culture, quel est ton avis sur ce « contrôle » ?


Tülin : Mon avis, c’est que ce contrôle social existe bel et bien : ça peut être positif, mais ça renforce aussi le communautarisme (label turc, associations turques,…) et il faut faire attention à ça. Il y a un contrôle social culturel parce qu’il y a des coutumes, des traditions, une façon de penser et c’est très caractéristique à la Turquie. Tout ce qui se passe dans le quartier turc est directement importé de la Turquie, que ce soit au niveau politique, culturel, vestimentaire, les tendances … C’est parce la communauté voyage énormément car les moyens de transports sont plus accessibles maintenant. Il y a une sorte de cordon ombilical qui est renforcé et donc le contrôle est renforcé grâce à ce cordon.
On fait avec, on négocie, mais pour ma part, ça me heurtait, ça me dérangeait, je sentais que ça portait atteinte à ma liberté. Dans mon parcours personnel j’ai été un peu plus trash dans mes réactions, j’ai tout balancé, je suis partie de chez moi et ça a créé des cataclysmes. Par contre les jeunes filles d’aujourd’hui ne sont pas du tout là dedans dans le sens où elles se disent qu’elles peuvent faire des compromis, elles négocient. Mais la question où je suis en alerte c’est : jusqu’où on peut faire des compromissions ?


Est-ce qu’il y a une forte différence de point de vue par rapport à la question du mariage entre toi, Tülin et ta fille ?

Tülin : Oui, on pense chacune différemment mais on respecte le point de vue de l’autre. C’est son parcours et je pense qu’il est important que je dise ce que j’en pense mais c’est à elle de cheminer, de façonner sa propre opinion. Elle va finir par être confrontée à la réalité, si en tout cas elle souhaite devenir la femme dont elle me parle.

Pierre : Je pense que toi tu as décidé d’une vie qui assume la rupture tandis que ta fille a décidé de négocier sa liberté.

Est-ce qu’il y a un positionnement différent parmi les différentes générations par rapport à la question du mariage ?

Tülin : Les mariages arrangés existent toujours. Les mariages en tant qu’institution fondamentales de l’Etat Turc, pour moi, il n’y a pas d’évolution. Les filles ont plus de choix mais je n’ai pas encore rencontré de femmes turques qui ont des copains belges par exemple.

Pierre : C’est sans doute encore trop lourd à assumer, par rapport au regard de la famille et de la communauté.

Tülin : Je crois que c’est important d’en parler avec ses enfants. Ils doivent assumer leur autonomie, trouver leurs propres repères. Je crois que c’est important de communiquer avec les jeunes. Je pense qu’il y a un réel problème de communication.

Est-ce que vous avez eu un moment fort pendant le tournage, un « coup d’émotion » ?


Pierre : Durant le tournage, il y a eu des moments où on travaillait sur nous, sur nos histoires à nous et plus sur le film. Par exemple, le moment où la maman d’Ozlem dit carrément : « Si c’était à recommencer, je ne le ferais pas » c’était un moment très fort. Lors de l’avant-première, cette dame nous a d’ailleurs dit après la projection qu’au début du visionnage elle se disait « Pourquoi je me suis engagé là dedans ? Pourquoi j’ai accepté ça ? » puis elle nous a rassuré en poursuivant : « Mais quand j’ai entendu les autres témoignages des autres femmes, à ce moment, je me suis dit que j’avais eu raison de le faire. »

Tülin : Ce qui était important pour moi, ce qui m’a ému dès le départ, c’est que c’est un réalisateur homme, Pierre, qui s’intéresse à cette thématique. Je me suis dit, il est super audacieux et j’ai été prise par cet enthousiasme. Dans ce projet, on est entré dans un espace qui n’est absolument pas connu et encore, je trouve qu’avec ce film, on n’a fait qu’effleurer une réalité. Je pense que c’est important de montrer à ces femmes qu’elles sont importantes, qu’elles peuvent exister et qu’elles n’ont pas juste une fonction de mère qui est le pilier de la maison, qui ne peut pas faillir, au contraire de son mari.
Avec ce projet, on a réussi à ce que ces femmes puissent s’exprimer clairement et donner leur propre opinion.

Pierre : Je trouve que ce que nous avons fait c’est créer un miroir amplifiant et non pas un miroir déformant. Au final, ces femmes sont très contentes « de l’avoir fait », elles nous ont touchées et elles sont fières d’avoir regardé et exprimé leurs réalités en face. Et moi, je leur tire mon chapeau.